À Lubumbashi, la seule évocation d’un possible remplacement du gouverneur intérimaire Martin Kazembe Shula a suffi à remettre en mouvement des ressorts que l’on croyait contenus. Ce qui aurait dû relever d’un arbitrage administratif, d’une décision relevant des prérogatives du Chef de l’État et des exigences de la gestion publique, se retrouve aujourd’hui porté sur la place publique par des voix qui se présentent comme celles de la société civile. Au cœur de cette agitation se trouve l’association socioculturelle Sempya, dont des membres laissent entendre qu’une mobilisation est prête, et qu’en cas de dessaisissement de l’actuel intérimaire, elle prendra une forme extrême, jusqu’à la menace d’une marche nue.
Les propos rapportés sont sans détour. Ils ne discutent pas un bilan, ils ne questionnent pas une politique provinciale. Ils posent d’emblée la question en termes d’appartenance et de légitimité. On entend cette phrase qui circule et qui fait déjà des dégâts dans les conversations : pourquoi le Katanga serait-il pris en otage par les Kasaïens, et que fait-on au Kasaï pendant que l’on s’acharne ici.
En quelques mots, un dossier institutionnel devient un dossier identitaire. Et c’est précisément là que le danger commence, parce qu’une fois qu’un débat quitte le terrain des compétences pour entrer dans celui des origines, il devient très difficile de le ramener sans casse.
Autour de cette mobilisation, une autre information circule, plus trouble encore. Elle met en cause Michel Kalwa, présenté comme président de Sempya, qui serait à la manœuvre pour coordonner l’opération et aurait reçu à cette fin une somme d’argent importante. Rien ne permet à ce jour de confirmer cette allégation. Aucune pièce, aucune déclaration officielle n’est venue l’étayer ou la démentir.
Mais sa seule existence suffit à poser une question essentielle. Si une association socioculturelle, dont la vocation première est de travailler sur le lien, la mémoire et la cohésion, se retrouve instrumentalisée pour faire ou défaire un responsable politique, alors c’est l’idée même d’un espace civique autonome qui est ébranlée.
Le Haut-Katanga connaît bien ces séquences. Chaque fois qu’un poste de responsabilité bouge à Kinshasa ou à Lubumbashi, les réseaux se tendent, les calculs se font, et la rue est sollicitée pour faire pencher la balance. Le recours aux femmes, et plus encore la menace d’un geste symbolique fort comme la marche nue, s’inscrit dans une grammaire de protestation déjà vue ailleurs. Le but est clair.
Produire une image, provoquer une émotion, forcer le pouvoir à reculer par crainte du scandale ou de l’embrasement. Mais à force d’utiliser ces armes, on finit par vider la protestation de son sens et par exposer ceux qui la portent à l’accusation de manipulation.
Ce qui est en jeu ici dépasse la personne de Martin Kazembe Shula. Il s’agit de savoir si le Haut-Katanga acceptera encore que ses arbitrages institutionnels soient pris en otage par des logiques de mobilisation, de financement occulte et de discours communautaire. Le remplacement d’un gouverneur intérimaire ne peut pas se négocier sous la pression.
Il doit se décider à l’aune de la loi, des résultats et de l’intérêt général. Et il doit pouvoir se faire sans que des associations soient soupçonnées de vendre leur voix, sans que des citoyens soient poussés à s’opposer entre eux au nom d’une origine.
Les autorités provinciales comme nationales ont donc une double responsabilité. Clarifier rapidement la situation administrative pour éviter le vide et la rumeur. Et rappeler que le droit de manifester existe, mais qu’il s’exerce dans le cadre de la loi, avec respect de l’ordre public et de la dignité. Quant aux acteurs de la société civile, ils ont le devoir de protéger leur indépendance. Une fois qu’un doute s’installe sur leur neutralité, il est très difficile de le faire disparaître.
Au fond, cette affaire dit quelque chose de plus profond sur notre manière de faire de la politique. Tant que nous laisserons les décisions publiques être dictées par la peur de la rue, par le chantage symbolique et par la surenchère identitaire, nous resterons dans un cycle où chaque nomination devient une crise et où chaque crise devient une opportunité pour quelques-uns.
Le Haut-Katanga mérite mieux que cela. Il mérite un débat adulte, centré sur la gestion, les services, le développement, et non sur des affrontements qui ne profitent qu’à ceux qui savent tirer profit du désordre.
La balle est désormais dans le camp de Kinshasa pour trancher, et dans celui des acteurs locaux pour choisir. Ou bien ils ramènent le débat sur le terrain de la responsabilité, ou bien ils laissent la province glisser encore un peu plus vers une logique où l’émotion l’emporte sur la règle et où le communautarisme remplace l’intérêt commun.
Lambert Mwamba