Le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, a publiquement réagi aux récentes déclarations du président Félix Tshisekedi concernant la tenue des élections prévues en 2028. Dans une sortie remarquée, le gynécologue et défenseur des droits humains pointe une contradiction majeure dans l’argumentaire du chef de l’État congolais.
Félix Tshisekedi a récemment justifié l’impossibilité d’organiser les élections en 2028 par la situation sécuritaire instable qui prévaut dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. La guerre qui sévit dans l’Est du pays, avec la présence de groupes armés et l’occupation de certaines localités, rendrait selon lui impossible l’organisation d’un scrutin crédible et inclusif sur l’ensemble du territoire national.
Cette position a immédiatement suscité des réactions dans la classe politique et la société civile congolaise. Pour beaucoup, elle ouvre la voie à un report électoral et relance le débat sur une possible révision de la Constitution.
« Pas d’élections, pas de référendum non plus » : la réponse cinglante de Mukwege
C’est sur ce point précis que Denis Mukwege intervient. Le prix Nobel 2018 estime que l’argument sécuritaire ne peut être invoqué à géométrie variable.
« Si on ne peut pas organiser les élections à cause de la guerre, on ne peut pas organiser non plus un référendum », a-t-il déclaré.
Pour le médecin de Panzi, la logique est simple : si les populations du Kivu sont privées de leur droit de vote lors des élections présidentielles et législatives en raison de l’insécurité, elles ne peuvent pas davantage être exclues du processus référendaire. Un référendum visant à modifier la Constitution nécessiterait en effet la participation de l’ensemble des provinces, y compris celles de l’Est.
Ignorer le Kivu reviendrait à organiser un scrutin tronqué, dépourvu de légitimité démocratique et de représentativité nationale.
Au-delà de la simple remarque technique, Denis Mukwege soulève une question de fond sur la cohérence de l’action publique et le respect des principes démocratiques.
Il rappelle que la Constitution est la loi fondamentale qui régit la vie de tous les Congolais. La modifier sans que toutes les provinces puissent s’exprimer créerait un précédent dangereux et affaiblirait le contrat social. Le risque serait d’approfondir le sentiment de marginalisation déjà présent dans l’Est du pays, une région meurtrie par des décennies de conflits.
Pour Mukwege, la priorité doit rester la restauration de la sécurité et de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Ce n’est qu’une fois cette condition remplie que le débat sur les échéances électorales ou constitutionnelles pourra se tenir de manière sereine et inclusive.
La prise de position du prix Nobel intervient dans un climat politique déjà tendu. L’hypothèse d’une révision constitutionnelle avant 2028 divise profondément l’opinion. D’un côté, certains soutiennent qu’une réforme est nécessaire pour adapter les institutions aux réalités du pays. De l’autre, une partie de l’opposition et de la société civile y voit une manœuvre visant à prolonger le mandat présidentiel.
En rappelant l’exigence d’équité territoriale, Denis Mukwege se positionne comme une voix de rappel à l’ordre institutionnel. Son statut international et son ancrage dans l’Est du pays lui confèrent une autorité morale particulière sur ce sujet.
La déclaration de Mukwege ramène le débat à son point de départ : sans paix dans le Kivu, aucun processus démocratique crédible ne peut aboutir, qu’il s’agisse d’élections ou de référendum.
Pour l’opinion, le message est clair. La communauté nationale ne peut accepter que des millions de Congolais soient exclus d’un moment aussi crucial pour l’avenir du pays. La priorité affichée par le gouvernement reste donc la pacification de l’Est, non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour préserver l’intégrité du processus démocratique.
La question qui reste posée est celle du calendrier. Le pouvoir parviendra-t-il à stabiliser le Kivu d’ici 2028 ? Et si ce n’est pas le cas, quelle alternative constitutionnelle sera proposée sans sacrifier le principe d’inclusivité défendu par Mukwege ?
Cette intervention relance ainsi le débat sur la responsabilité de l’État à garantir à chaque citoyen, où qu’il se trouve, le droit de participer aux décisions qui engagent l’avenir de la République Démocratique du Congo.
Yves Sayo