Depuis plusieurs semaines, le visage de la crise migratoire en Afrique du Sud prend un tour plus dramatique. À Johannesburg, Pretoria et Durban, des familles congolaises entières se retrouvent à dormir dans la rue, chassées de leurs logements et de leurs commerces. Elles paient le prix fort d’une vague de xénophobie qui gagne du terrain dans plusieurs quartiers.
Ce ne sont plus des incidents isolés. Des groupes de résidents, parfois soutenus par des mouvements citoyens, accusent les étrangers d’occuper illégalement des bâtiments, de faire concurrence déloyale et d’être responsables de l’insécurité et du chômage. Les Congolais, très présents dans le petit commerce, la restauration et les services, sont particulièrement visés.
Témoignages à l’appui, des pères de famille racontent être rentrés du travail pour trouver leurs affaires jetées sur le trottoir. D’autres décrivent descentes nocturnes, des menaces et des incendies de boutiques. Faute de papiers en règle pour certains, ou faute de moyens pour payer un avocat, beaucoup n’ont eu d’autre choix que de fuir.
Aujourd’hui, des tentes de fortune poussent sous les ponts et dans des parkings. Les enfants ne vont plus à l’école. L’accès à l’eau potable et aux soins devient un défi quotidien. Des associations locales tentent d’apporter des couvertures et de la nourriture, mais les besoins dépassent largement les dons disponibles.
La xénophobie en Afrique du Sud n’est pas nouvelle. Elle resurgit par cycles, souvent en période de crise économique. Le pays compte l’un des taux de chômage les plus élevés au monde, autour de 32%. Dans les townships, la frustration se cristallise contre les étrangers perçus comme des rivaux pour les logements sociaux, les contrats informels et les aides de l’État.
Aux discours politiques s’ajoute la désinformation sur les réseaux sociaux. Des vidéos sorties de leur contexte et des rumeurs sur des "invasions" alimentent la colère. Le sentiment anti-immigrés se diffuse rapidement, et les communautés francophones d’Afrique centrale, dont les Congolais, sont souvent assimilées à tort à tous les migrants d’Afrique subsaharienne.
La RDC et l’Afrique du Sud entretiennent pourtant des liens diplomatiques et économiques forts. Des milliers de Congolais ont fui les conflits à l’est de leur pays pour chercher refuge au sud. D’autres sont venus pour étudier ou entreprendre. Beaucoup ont créé des PME qui emploient aussi des Sud-Africains.
Mais dans le contexte actuel, cette contribution passe au second plan. Les commerces congolais sont les premiers pris pour cible lors des opérations de "nettoyage" de bâtiments occupés. Les femmes seules avec enfants sont les plus vulnérables, car elles n’ont ni réseau ni ressources pour se reloger rapidement.
Le gouvernement sud-africain condamne officiellement les violences. La police promet des enquêtes et des arrestations. Dans les faits, les interventions arrivent souvent trop tard et les procédures judiciaires sont longues.
Du côté congolais, l’ambassade à Pretoria dit travailler à l’identification des victimes et à la mise en place d’une aide consulaire d’urgence. Des voix s’élèvent cependant pour demander une réaction plus ferme, notamment au niveau de l’Union africaine et de la SADC, afin de protéger les ressortissants.
Les ONG de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme. Elles rappellent que l’Afrique du Sud a signé des conventions internationales sur les réfugiés et qu’elle a le devoir de protéger toute personne sur son sol, quel que soit son statut.
Au-delà de la tragédie humaine, ces expulsions ont un coût. La fermeture forcée de petits commerces détruit des emplois et coupe des circuits d’approvisionnement locaux. La peur pousse d’autres familles étrangères à fermer boutique par précaution, ce qui appauvrit encore certains quartiers.
Pour les enfants, la déscolarisation risque de laisser des séquelles durables. Pour les adultes, la perte d’un logement et d’un outil de travail signifie souvent le retour à zéro, parfois après dix ou quinze ans d’efforts.
Yves Sayo