Le ton est grave, les mots sont pesants. Le Prix Nobel de la Paix 2018, Dr Denis Mukwege, est sorti de sa réserve ce vendredi 29 mai pour interpeller directement le Président Félix Tshisekedi sur le projet de révision constitutionnelle qui agite la scène politique congolaise.
Dans une déclaration rendue publique ce matin, le célèbre gynécologue et figure de la société civile congolaise appelle le Chef de l’État à « revenir à la raison » et à se méfier de son entourage.
« Méfiez-vous des flatteurs, revenez à la raison, avant que l’histoire ne juge cette trahison impardonnable », a lancé Denis Mukwege à l’adresse du Président Tshisekedi. Pour le Prix Nobel, toute modification de la Constitution dans le contexte actuel serait perçue comme une rupture du contrat social et une menace pour la stabilité du pays.
Le médecin de Panzi, connu pour son engagement en faveur des victimes de violences sexuelles et de la démocratie, estime que le timing de cette révision est inopportun. La RDC fait face à une insécurité persistante dans l’Est, à des tensions sociales et à des défis économiques majeurs.
Allant plus loin dans sa critique, Denis Mukwege n’a pas épargné le parti présidentiel. « L’UDPS, jadis flambeau de la résistance, est devenue le maître d’œuvre d’une forfaiture qui risque de condamner notre pays à sa disparition », a-t-il déclaré.
Une phrase lourde de sens, qui fait écho à l’histoire du parti fondé par Étienne Tshisekedi, longtemps considéré comme le symbole de l’opposition démocratique sous Mobutu et Kabila. Pour Mukwege, l’UDPS aurait renié ses valeurs fondatrices en portant un projet qui, selon lui, fragilise les acquis démocratiques.
Le Prix Nobel a franchi un cap supplémentaire en évoquant la situation sécuritaire à l’Est du pays. « Il est désormais permis de se demander si ce régime n’est pas en connivence avec les rebelles pour la balkanisation du Congo », a-t-il martelé.
Cette accusation, particulièrement grave, intervient alors que les affrontements se poursuivent au Nord-Kivu et en Ituri, et que plusieurs voix dénoncent une gestion opaque du conflit. Mukwege fait ainsi le lien entre le débat constitutionnel et l’intégrité territoriale, deux sujets hautement sensibles pour l’opinion congolaise.
Le projet de révision constitutionnelle, évoqué depuis plusieurs mois par des cadres de la majorité, suscite une levée de boucliers au sein de l’opposition, de l’Église catholique et d’une partie de la société civile. Ses détracteurs redoutent notamment une modification des dispositions relatives au nombre et à la durée des mandats présidentiels.
La Présidence n’a pas encore réagi officiellement aux propos de Denis Mukwege. Des sources proches de l’UDPS dénoncent cependant une « instrumentalisation politique » et rappellent que toute révision se ferait dans le respect des procédures prévues par la Constitution.
Ce n’est pas la première fois que le Dr Mukwege s’exprime sur les questions politiques. Candidat à la présidentielle de 2023, il avait fait de la lutte contre l’impunité et de la réforme des institutions ses chevaux de bataille. Son statut de Prix Nobel lui confère une audience nationale et internationale considérable.
Son appel à « revenir à la raison » place désormais Félix Tshisekedi face à un dilemme : poursuivre un projet qui divise, au risque d’embraser le climat social, ou opérer un recul stratégique pour préserver la cohésion nationale.
Dans les prochaines heures, les états-majors politiques devraient réagir à cette sortie. L’opposition pourrait s’appuyer sur la déclaration de Mukwege pour amplifier sa mobilisation contre la révision. La société civile, quant à elle, appelle déjà à des manifestations pacifiques pour « sauver la Constitution ».
L’histoire retiendra-t-elle cette séquence comme le tournant d’un quinquennat ? Pour Denis Mukwege, l’heure est grave et le Président Tshisekedi doit choisir entre « les flatteurs » et « la raison ». Le peuple congolais, lui, observe.
Lambert Mwamba