La Province de l’Ituri traverse l’une des phases les plus critiques de son histoire récente. Le 25 mai 2026, le gouverneur militaire a dressé un tableau alarmant devant la presse, qualifiant la situation de « hors norme ». À l’intersection d’une crise sécuritaire persistante et d’une menace sanitaire imminente, la région concentre aujourd’hui des facteurs de vulnérabilité qui inquiètent les autorités nationales et les partenaires humanitaires.
Selon les données actualisées présentées par l’autorité provinciale, l’Ituri accueille désormais 970 000 personnes déplacées internes réparties sur 61 sites. Ce chiffre, en hausse constante depuis le début de l’année, illustre l’ampleur des mouvements de population provoqués par l’activité des groupes armés dans plusieurs territoires.
Les camps de déplacés, déjà saturés, fonctionnent au-delà de leurs capacités d’accueil. L’accès à l’eau potable, à la nourriture et aux soins de base y reste précaire. Les conditions de promiscuité et le manque d’hygiène créent un environnement propice à la propagation rapide de maladies infectieuses. Les équipes humanitaires sur place parlent d’un « point de bascule » atteint dans plusieurs localités.
L’alerte est d’autant plus vive que les infrastructures sanitaires dédiées à la lutte contre Ebola sont directement visées. Le gouverneur a confirmé des attaques contre des centres de traitement à Mongbwalu et dans le territoire de Rwampara. Des soignants ont été pris pour cibles, ce qui a entraîné la suspension partielle des activités dans ces zones.
Ces incidents compliquent le travail des équipes d’intervention rapide et fragilisent la chaîne de détection et de prise en charge des cas suspects. Dans un contexte où la surveillance épidémiologique repose sur la confiance des communautés et la mobilité des agents de santé, chaque attaque retarde l’identification des chaînes de transmission et augmente le risque de foyers non contrôlés.
La situation sécuritaire a également conduit à la fermeture temporaire de plusieurs aéroports locaux. Cette décision, prise par mesure de précaution, isole davantage les zones affectées et ralentit l’acheminement du matériel médical, des vaccins et des renforts humanitaires. L’acheminement terrestre reste dangereux sur de nombreux axes en raison de la présence de groupes armés actifs, notamment dans les territoires de Djugu, Mahagi et Irumu.
L’isolement logistique réduit la capacité de réponse face à une éventuelle résurgence d’Ebola. Or, la province offre objectivement des conditions favorables à la propagation du virus : forte mobilité de population, densité dans les sites de déplacés, accès limité aux soins, et défiance envers les intervenants extérieurs dans certaines zones.
« Nous faisons face à une combinaison de facteurs qui font de l’Ituri un terrain de propagation idéal pour Ebola », a déclaré le gouverneur militaire. Il a insisté sur le caractère urgent d’un renforcement de la présence sécuritaire autour des structures sanitaires et d’un déploiement accéléré de moyens logistiques et humains.
L’appel vise à mobiliser le gouvernement central, la MONUSCO et les organisations humanitaires pour éviter un scénario comparable aux épidémies de 2018-2020 dans l’Est de la RDC, où l’insécurité avait considérablement ralenti la riposte.
La crise actuelle met en évidence l’imbrication étroite entre sécurité, déplacement de population et santé publique. Les déplacements massifs empêchent la mise en place de mesures de contrôle efficaces. Inversement, la peur d’Ebola accentue la stigmatisation et freine le retour volontaire des déplacés.
Les partenaires humanitaires soulignent la nécessité d’une approche intégrée : sécurisation des couloirs humanitaires, protection des personnels de santé, réouverture progressive des accès aériens, et renforcement de la communication communautaire pour rétablir la confiance. Sans cela, le risque est de voir l’épidémie dépasser les capacités locales de réponse.
Face à l’ampleur du défi, le gouverneur a appelé à une mobilisation rapide et coordonnée. Il a demandé un financement d’urgence pour la réhabilitation des centres attaqués, le déploiement de personnel médical supplémentaire et le renforcement de la logistique.
La communauté internationale est également interpellée. Plusieurs ONG présentes en Ituri estiment que sans action immédiate, la province pourrait entrer dans une phase épidémique difficile à contenir, avec des répercussions au-delà de ses frontières administratives.
La situation reste évolutive. En attendant, l’Ituri vit sous la double menace des armes et du virus, dans un équilibre précaire que les autorités tentent de stabiliser.
Biobe Mugheni