Sélectionné pour la prochaine Nuit de la Presse Africaine à Cotonou, le documentaire « Baraka wala Mikoshi ? » du journaliste-réalisateur congolais Mica Ntenga plonge au cœur des paradoxes du Lualaba. Entre records de production de cuivre et de cobalt et précarité des communautés riveraines, l’œuvre interroge la durabilité du modèle extractif en République Démocratique du Congo.
Province phare de l’industrie minière congolaise, le Lualaba concentre une part majeure des réserves mondiales de cuivre et de cobalt, minerais critiques pour la transition énergétique globale. Kolwezi, Fungurume, Kamoa, Mutshiatshia : ces pôles industriels affichent des performances économiques qui placent la RDC au rang de fournisseur incontournable. Pourtant, cette vitrine de croissance masque des déséquilibres structurels profonds pour les populations locales. 
Tourné sur plusieurs mois au plus près des zones d’exploitation, « Baraka wala Mikoshi ? » documente l’autre face du développement minier. Le film confronte les statistiques macroéconomiques aux réalités micro-sociales. Il donne la parole aux premiers concernés : habitants déplacés, chefs coutumiers marginalisés, agriculteurs dépossédés, défenseurs de l’environnement et experts indépendants.
L’expansion rapide des concessions minières entraîne la destruction de sites sacrés et de lieux de mémoire. Cimetières ancestraux, forêts rituelles, espaces de transmission des savoirs : ces repères identitaires disparaissent sous les engins. Le documentaire montre comment cette perte accélère l’effacement progressif des pratiques traditionnelles et fragilise la cohésion intergénérationnelle au sein des communautés.
Les forêts claires de Miombo, essentielles à l’équilibre hydrique et climatique régional, reculent au rythme de l’ouverture des mines à ciel ouvert. À cela s’ajoutent la contamination des sols et des cours d’eau par les rejets industriels, la poussière chargée de métaux lourds et la dégradation des terres arables. Le film étaye ces constats par des analyses de terrain et des témoignages d’agriculteurs contraints d’abandonner des parcelles devenues stériles.
L’un des axes majeurs du documentaire porte sur la pression foncière. L’attribution des périmètres miniers génère des litiges récurrents entre entreprises, autorités politico-administratives et populations autochtones. Les mécanismes de consultation sont souvent perçus comme inadéquats. Les chefs coutumiers, garants historiques de la gestion des terres ancestrales, voient leur autorité contestée et leur rôle réduit. Les processus d’expropriation et de relocalisation, assortis de compensations jugées insuffisantes, alimentent un climat de défiance.
Malgré les milliards de dollars générés par l’extraction, l’accès aux services sociaux de base reste critique dans de nombreuses localités riveraines. Le documentaire documente les difficultés d’approvisionnement en eau potable, l’insuffisance des infrastructures sanitaires et éducatives, et l’exposition aux risques de santé publique. Il met en lumière l’écart persistant entre les revenus du secteur et les retombées socio-économiques tangibles pour les ménages.
Loin de se limiter au constat, « Baraka wala Mikoshi ? » ouvre un espace de débat. À travers des interviews d’économistes, de juristes, d’environnementalistes et de leaders communautaires, Mica Ntenga pose les termes d’une équation complexe : comment aligner impératifs de croissance, justice sociale, responsabilité environnementale et respect du patrimoine culturel ? Le film appelle à renforcer les cadres de redevabilité, à garantir une participation effective des communautés et à intégrer les coûts sociaux et écologiques dans la chaîne de valeur minière.
La projection du film à la Nuit de la Presse Africaine de Cotonou consacre la pertinence d’un journalisme d’enquête ancré dans les réalités du continent. Elle offre une caisse de résonance internationale aux voix du Lualaba et replace la question des ressources naturelles au centre des discussions sur la gouvernance, la souveraineté et le développement durable en Afrique.
« Baraka wala Mikoshi ? » ne tranche pas entre bénédiction et malédiction. Il oblige à regarder en face les contradictions d’un secteur stratégique. En portant à l’écran les réalités souvent invisibilisées des zones minières, Mica Ntenga contribue à une exigence démocratique : celle d’un développement qui n’échange pas l’avenir des populations contre les dividendes du présent. Le débat est désormais ouvert, au Lualaba et bien au-delà.
Etienne Kankwende