Depuis 2007, la carcasse du Boeing 727-100 faisait partie intégrante du paysage de l’aéroport international de Faro, en Algarve. Cloué au sol sur décision liée aux procédures de la Cour pénale internationale visant Jean-Pierre Bemba, l’avion n’a jamais redécollé. Exposé pendant 19 ans aux embruns, au soleil et à l’absence totale d’entretien, la structure s’est corrodée au point de rendre l’appareil techniquement irréparable et sans certificat de navigabilité.
Face à des frais de stationnement qui se sont accumulés sur près de deux décennies, l’Autoridade Nacional da Aviação Civil a adressé une mise en demeure formelle aux autorités congolaises. Le document accordait un délai de 60 jours au ministère des Transports et Voies de Communication de la RDC pour solder la dette et récupérer l’avion. Aucune démarche n’ayant été entreprise dans les temps, l’ultimatum a expiré et déclenché la procédure de saisie définitive.
D’après RFI, l’appareil est désormais considéré en droit portugais comme un bien abandonné. Cette qualification juridique entraîne le transfert automatique de propriété à l’État portugais. Pour l’aéroport de Faro, c’est la clôture administrative d’un dossier qui grevait ses capacités de stationnement et sa gestion opérationnelle depuis près de vingt ans.
Du côté de Kinshasa, l’entourage du vice-Premier ministre chargé des Transports rappelle que l’immobilisation initiale relevait exclusivement de la Cour pénale internationale. Selon cette lecture, il appartenait à la CPI de lever les mesures conservatoires et de prendre en charge les frais de parking générés par cette décision de justice. Ce désaccord sur l’imputation des coûts explique le non-paiement de la facture réclamée par le Portugal.
En 19 ans, les redevances aéroportuaires, les pénalités et les frais de sécurisation ont fait grimper la note à plusieurs millions d’euros. Le gouvernement congolais a estimé que débloquer une telle somme pour un avion hors d’usage, largement cannibalisé et sans valeur opérationnelle, ne se justifiait pas sur le plan budgétaire. L’appareil n’était plus qu’une coquille vide, impossible à remettre en état de vol sans investissements démesurés.
Désormais bien de l’État portugais, le Boeing 727 sera démantelé sur place dans les prochains mois. Les métaux seront recyclés et les éventuelles pièces encore exploitables revendues sur le marché secondaire. L’opération permettra à l’aéroport de Faro de libérer un poste de stationnement long-courrier stratégiquement situé, bloqué depuis 2007.
Au-delà de l’aspect matériel, cet avion matérialisait la période durant laquelle les avoirs de Jean-Pierre Bemba étaient traqués et gelés à l’international. Son départ du tarmac de Faro referme symboliquement un chapitre des relations entre La Haye, Kinshasa et Lisbonne, ouvert au moment de l’arrestation de l’ancien vice-président congolais.
Aucun communiqué officiel n’a encore été publié par le ministère congolais des Transports. L’affaire relance néanmoins le débat sur la gestion des biens saisis dans le cadre de procédures internationales. Elle pose la question de savoir qui doit payer l’entretien et le stationnement quand les procès s’éternisent, et interroge sur le coût supporté par les États tiers accueillant ces actifs gelés.
Rongé par 19 ans d’inaction et de corrosion, le Boeing 727 de Jean-Pierre Bemba change définitivement de pavillon. Le Portugal récupère une épave promise au ferrailleur, tandis que la RDC tourne la page d’un actif devenu un passif. L’histoire rappelle qu’en matière de justice internationale, le temps a un prix, et que la facture finit toujours par être présentée.
Yves Sayo