Nommée il y a près de douze mois à la tête d’un portefeuille stratégique, Grâce Émie Kutino héritait d’un ministère au cœur des préoccupations nationales. Emploi, entrepreneuriat, formation, engagement citoyen : le cahier des charges était dense, et les attentes de la jeunesse congolaise particulièrement élevées.
Douze mois plus tard, le constat dressé par plusieurs analystes et acteurs de la société civile reste prudent. Si la ministre a réussi à occuper l’espace public, son bilan opérationnel peine encore à se traduire en résultats tangibles sur le terrain, estiment-ils.
L’initiative la plus médiatisée de cette première année reste sans conteste la campagne « Oui, je le veux ». Lancée il y a quelques semaines, cette opération de mobilisation a pour objectif de soutenir le processus de révision de la Constitution.
Affichages, caravanes, rencontres avec les organisations de jeunes et prises de parole publiques : la ministre s’est pleinement investie dans ce plaidoyer, qui a donné une visibilité nationale au ministère.
Pour ses soutiens, cette campagne répond à un devoir d’éveil patriotique. Elle vise, disent-ils, à impliquer la jeunesse dans les grands débats institutionnels et à renforcer le sentiment d’appartenance nationale.
Pour ses détracteurs en revanche, « Oui, je le veux » illustre un choix de priorités contestable. Ils reprochent à la ministre d’avoir concentré énergie et ressources sur un dossier politique au détriment des urgences sociales qui touchent directement les jeunes.
Au centre des critiques figure la question de l’employabilité. Avec un taux de chômage des jeunes qui demeure élevé et un tissu entrepreneurial encore fragile, de nombreux observateurs attendaient des programmes concrets de financement, d’accompagnement et de formation professionnelle dès la première année.
Or, à ce jour, peu de dispositifs d’envergure ont été officiellement lancés sous le label du ministère. Les annonces se sont multipliées, mais la mise en œuvre tarde, soulignent des responsables d’ONG et des leaders associatifs.
« La jeunesse ne demande pas des slogans, elle demande des opportunités », résume un acteur du secteur de l’entrepreneuriat à Kinshasa.
Le volet autonomisation fait également l’objet de questionnements. Les incubateurs, les fonds d’appui aux projets et les partenariats avec le secteur privé, souvent évoqués lors de la prise de fonction, n’ont pas encore produit d’effets visibles à grande échelle. Plusieurs provinces regrettent un manque de déploiement territorial et une communication institutionnelle centrée sur la capitale.
Défendue par son entourage, Grâce Émie Kutino met en avant la nécessité de poser d’abord les bases : diagnostic sectoriel, concertations, repositionnement du ministère. Selon ses collaborateurs, la campagne patriotique n’est pas une fin en soi mais un levier pour recréer du lien entre l’État et les jeunes.
Cette lecture ne convainc pas tous les observateurs. Pour eux, un an est un délai suffisant pour présenter au moins des projets pilotes mesurables, avec budget, calendrier et indicateurs de suivi.
Le risque, soulignent-ils, est de voir le ministère réduit à un rôle de porte-voix politique alors que sa mission première reste le développement socio-économique de la jeunesse.
Au-delà des postures, le défi reste le même : répondre aux attentes d’une génération qui représente plus de 60% de la population congolaise. Cette jeunesse réclame de l’accès au crédit, des formations adaptées au marché, des cadres d’expression citoyenne et des mécanismes de participation aux décisions publiques.
Plusieurs syndicats étudiants et mouvements de jeunes ont d’ailleurs publié, ces dernières semaines, des mémorandums adressés au gouvernement. Ils y demandent une feuille de route claire, des financements dédiés et une meilleure coordination avec les ministères de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Plan.
Dans ce contexte, la pression s’accentue sur la ministre. Le deuxième exercice de son mandat sera scruté avec attention, d’autant que les échéances politiques approchent et que la question de la jeunesse s’impose comme un baromètre de la performance gouvernementale.
À l’heure du bilan d’étape, deux lectures s’affrontent. La première estime qu’il faut laisser le temps à l’administration de déployer ses réformes. La seconde considère que le temps de la pédagogie est révolu et que place doit être faite à l’action.
Grâce Émie Kutino devra donc transformer la visibilité acquise avec « Oui, je le veux » en résultats concrets. Sous peine de voir la critique se durcir et l’écart se creuser entre l’institution et ceux qu’elle est censée servir.
Le défi des douze prochains mois est ainsi posé : passer de la mobilisation à la réalisation, et faire en sorte que l’éveil patriotique rime enfin avec insertion professionnelle et autonomie réelle pour la jeunesse congolaise.