Depuis plusieurs semaines, Kolwezi, capitale économique du Lualaba et poumon cobaltifère de la République Démocratique du Congo, traverse une crise sécuritaire d’une ampleur inédite. Dans les quartiers périphériques de Kanina, Tshipuki, Tshabula, Musonoie et Kasulo, la loi de l’État semble avoir cédé la place à celle des groupes de jeunes creuseurs artisanaux.
Au centre de ce phénomène : un système de contrôle parallèle orchestré autour de figures locales que les habitants désignent désormais sous le nom de "Kiongozi". Littéralement "le leader de file", ce titre est devenu un surnom pour désigner ceux qui imposent leur autorité sur les sites d’exploitation et les axes d’accès aux carrières.
Les quartiers cités concentrent une forte activité de creusage artisanal. Avec la hausse du prix du cobalt sur les marchés internationaux et la pression économique sur les ménages, de nombreux jeunes se sont tournés vers les puits et les terrils. Privés d’encadrement et d’alternatives, certains ont progressivement structuré leur présence.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, ces groupes ont mis en place des barrières, des points de contrôle et des circuits de "taxation" informelle. Toute personne voulant accéder à une zone, y travailler ou en sortir doit s’acquitter d’un droit défini par les Kiongozi. En cas de refus, les représailles sont immédiates.
Ce qui inquiète le plus les habitants, c’est la montée en puissance de ces jeunes. Jour après jour, ils s’organisent davantage et s’équipent d’outils tranchants détournés en armes : pioches, barres de fer, machettes et couteaux. Cette démonstration de force a suffi à dissuader une partie des habitants, mais aussi, disent certains riverains, des éléments des forces de l’ordre qui évitent désormais les confrontations directes dans ces périmètres.
Le résultat est une insécurité grandissante. Vols, extorsions, pillages et destructions dès que les intérêts des groupes sont menacés. La population civile paie le plus lourd tribut. Commerçants, familles et autres creuseurs indépendants vivent dans la crainte de représailles.
"Nous n’osons plus sortir tard. Même en journée, il faut négocier pour passer", confie un habitant de Musonoie. Un autre, de Kasulo, résume : "Avant c’était la pauvreté, aujourd’hui c’est la peur qui nous gouverne."
Les anciens de Kolwezi le disent : la province n’a jamais connu une situation comparable. Le Lualaba, longtemps perçu comme un bastion relativement stable malgré les défis sociaux liés à l’exploitation minière, voit aujourd’hui une partie de son tissu urbain lui échapper.
Le phénomène Kiongozi ne se limite pas à un conflit entre creuseurs. Il révèle surtout un vide : absence d’encadrement du secteur artisanal, chômage des jeunes, accès difficile aux sites et faiblesse de la présence de l’État dans certains quartiers.
Face à cette dérive, tous les regards se tournent vers les autorités provinciales. Le ministre provincial de l’Intérieur, Roy Kaumba Mayonde Philippe, est directement interpellé sur sa capacité à restaurer l’autorité de l’État dans ces zones. Pour l’heure, son action est jugée insuffisante par une grande partie de la population qui dénonce une réponse timide et déconnectée du terrain.
Au sommet de l’exécutif provincial, la gouverneure Fifi Masuka Saini est appelée à prendre des mesures urgentes. Les attentes sont claires : sécuriser les quartiers touchés, désarmer les groupes qui sèment la terreur, mais aussi proposer une alternative économique aux jeunes qui n’ont souvent que la mine comme horizon.
Les services de sécurité, la police, l’armée et les services de renseignement sont également attendus pour un travail de fond. Sans coordination entre maintien de l’ordre et programmes sociaux, le risque est grand de voir le phénomène se reproduire ailleurs.
Si rien n’est fait, Kolwezi risque de basculer dans une spirale difficile à inverser. Les zones minières, qui devraient être des moteurs de développement, pourraient devenir des territoires de non-droit. L’image du Lualaba, province stratégique pour l’économie nationale et les investisseurs, en pâtirait durablement.
La balle est désormais dans le camp des décideurs. Les habitants de Kanina, Tshipuki, Tshabula, Musonoie et Kasulo n’attendent plus des discours. Ils réclament des actes concrets pour que Kolwezi redevienne une ville où l’on peut vivre, travailler et circuler sans craindre la loi des Kiongozi.
Etienne Kankwende